Nièce de Jeanbernat. Elle avait neuf ans, quand son père, subitement ruiné dans les affaires, s’est suicidé, la laissant au vieux philosophe du Paradou. Demoiselle déjà, lisant, brodant, bavardant, tapant sur les pianos, elle a dû quitter la pension et se réfugier chez son oncle, qui vit loin de tout, fumant sa pipe devant ses carrés de salade, ignorant l’immense foret vierge dont il est le gardien. Cette mer de verdure, roulant sa houle de feuilles jusqu’à l’horizon [156], Albine s’en est emparée, elle y vit, elle a oublié son ancienne existence de pensionnaire à jupons brodés, elle est revenue à la libre nature. A seize ans, c’est une étrange fille blonde, au visage un peu long, aux yeux bleus, aux bras minces, nus et dorés, avec des fleurs sauvages tressées dans ses cheveux; elle s’habille d’une jupe orange, avec un grand fichu rouge attaché derrière la taille, ce qui lui donne un air de bohémienne endimanchée [55]. Elle est l’âme tendre du merveilleux jardin où Serge Mouret, évadé un instant de la névrose héréditaire, va recommencer son existence, naître dans le soleil, s’ouvrir à la nature, pleurer devant les roses et deviner lentement l’amour, Albine sera l’innocente initiatrice, puis l’amante passionnée qui s’insurgera contre Dieu même et, fleur vivante du Paradou, voudra mourir parmi les fleurs [417]. (La Faute de l’abbé Mouret.)