Bachelard , Eléonore

— A épouse le caissier Josserand, dont elle a au deux fils, Léon et Saturnin, et deux filles, Hortense et Berthe. C’est une femme corpulente et superbe ; elle a la face carrée, des joues tombantes, un nez trop fort. Décolletée, elle montre des épaules encore belles, pareilles à des cuisses luisantes de cavale. Son père lui avait promis une dot de trente mille francs qu’il n’a jamais payée et, lorsqu’il est mort, les Josserand ont été volés dans la succession. Ils vivent des appointements du mari, huit mille francs par an, dans une misère vaniteuse de bourgeois, le pauvre Josserand s’exténuant à des travaux supplémentaires pour grossir les ressources du ménage, la femme reprochant à l’homme de l’avoir trompée sur ses capacités. La morale d’Éléonore; se résume eu quelques phrases toutes faites : « Dans la vie, il n’y a que les plus honteux qui perdent; l’argent est l’argent; moi, lorsque j’ai eu vingt sous, j’ai toujours dit que j’en avais quarante ; il vaut mieux faire envie que pitié ; je porterais plutôt des jupons sales qu’une robe d’indienne ; mangez des pommes de terre, mais ayez un poulet quand vous avez du monde a dîner ». Elle est convaincue de la parfaite infériorité des hommes, dont l’unique rôle doit être d’épouser et de payer. Madame Josserand saute d’une idée à une autre et se contredit avec la carrure d’une femme qui n’a jamais tort; elle agit sans consulter personne, mais si les choses tournent mal, c’est toujours la faute des autres ; elle a des haussements d’épaules écrasants devant son mari, gifle ses filles quand elle est à bout d’arguments, gaspille l’argent en toilettes et en réceptions et rogne tellement sur le train du ménage que les voleuses elles-mêmes refusent de rester dans cette « boîte » où les morceaux de sucre sont comptés. Son mépris pour l’honnêteté incapable de Josserand se double de rancœur devant la fortune gagnée par Narcisse Bachelard, son frère, un homme sans principes, dont les crapuleuses ivresses lui soulèvent le cœur et qu’elle s’abaisse à dorloter pour en tirer de l’argent. Éléonore a la religion du succès : elle commence à estimer son fils Léon lorsqu’il devient l’amant d’une vieille dame riche. Dans sa rage de ne pas trouver de gendre, malgré une campagne terrible de trois hivers, elle a poussé ses filles à pêcher un mari par tous les moyens, leur enseignant que les hommes ne sont bons qu’à être fichus dedans [102]. Quand Berthe, stylée par elle, se fait enfin épouser, madame Josserand roule les Vabre avec un aplomb superbe. Ne connaissant aucun scrupule, elle promet une dot sans en posséder le premier sou et, pour parer aux dépenses indispensables, pour masquer sous de magnifiques toilettes la détresse du ménage, elle extorque un legs fait à son fils Saturnin, demi-dément dont elle a peur et honte. Plus tard, l’adultère de Berthe révoltera cette mère qui n’y voudra voir d’ailleurs qu’une impardonnable bêtise, car, selon elle, le fait de rester honnête confère tous les droits à l’épouse, et la légitime mauvaise humeur d’un mari ne commence qu’au flagrant délit de la femme. Mais elle conservera la plus entière désinvolture devant son gendre outragé, elle saura lui prouver que lui seul est coupable et, tranquillement, lui remettra Berthe sur les bras sans avoir abdiqué une parcelle de son autorité. Devenue veuve, madame Josserand vit d’une pension que lui font les anciens patrons de son mari. (Pot-Bouille.)