— Boutiquier de la rue du la Michodière. Grand vieillard à tête de prophète, chevelu et barbu, avec des yeux perçants sous de gros sourcils embroussaillés. Tient un commerce de cannes et de parapluies, fait les raccommodages, sculpte les manches, ce qui lui a conquis une célébrité dans le quartier. La maison est une masure prise entre le Bonheur des Dames et l’hôtel Duvillard; il l’occupe depuis 1845, avec un loyer annuel de dix-huit cents francs, dont mille sont rattrapés par la location de quatre chambres garnies. Le Bonheur lui a porté un coup terrible, en créant un rayon de parapluies et d’ombrelles; la clientèle diminue et, alors qu’il passe des après-midi solitaires, sa boutique est secouée par la trépidation de la foule qui s’écrase de l’autre côté du mur ; de plus, Bourras souffre dans son orgueil d’artiste, devant l’avilissement du métier, les manches fabriques à la grosse, l’abandon de l’art. Et comme te Bonheur des Dames veut le supprimer pour s’agrandir, il n’hésite pas à lui déclarer la guerre ; à 1’entendre, sa victoire ne fait pas un doute, il mangera le monstre [227].

Les offres d’Octave Mouret sont repoussées avec mépris. trente mille francs, puis cinquante, puis quatre-vingts, puis cent mille: Bourras y laissera sa peau plutôt que de céder. L’hôtel Duvillard est dévoré par l’envahisseur, la masure est entourée de toutes parts, son propriétaire la vend à prix d’or au Bonheur des Dames, le vieux marchand dé parapluies devient ainsi l’infime locataire du puissant Mouret; peu lui importe. l’empereur avec tous ses canons ne le délogera pas [228]. Comme on a voulu quand môme éliminer l’obstacle, et que l’architecte a eu l’idée de percer un souterrain qui achève l’investissement, Bourras entame un long procès qu’il gagne en deux ans et qui le ruine. Hardiment il prétend battre le Bonheur des Dames sur son propre terrain et il fait alors des concessions au luxe moderne, consacrant trois mille francs, sa ressource suprême, à des embellissements; il engage même la lutte sur les. prix [243]. C’est une suite de désastres, mais il tient toujours, sa maison est là, entêtée, collée aux flancs des superbes magasins, comme une verrue déshonorante, et il continue à nier les faits, il refuse de comprendre, superbe et stupide comme une borne [265].

Pour en venir à bout, le colosse est forcé de racheter des créances, de le faire mettre en faillite et de l’expulser par la force. Mis à la rue, rivé au trottoir, il voit les démolisseurs commencer leur œuvre et la masure s’ébouler pitoyablement sous les premiers coups de pioche. C’est le moucheron écrasé, le dernier triomphe sur l’obstination cuisante de l’infiniment petit [465]. Malgré sa voix dure et ses gestes fous, le pauvre Bourras était un bon cœur; il a recueilli autrefois Denise Baudu et Pépé, réduits à une misère noire et qui, sans lui. sans sa pitié bourrue, seraient morts de faim [225]. Après la déroute, il est parti, secouant fièrement sa tête chevelue, allant chercher du travail chez les autres.