Caroline , Madame

— Sœur de l’ingénieur Georges Hamelin. Orpheline à dix-huit ans, elle a donné des leçons, soutenant son frère entré à Polytechnique, l’adorant, faisant le rêve de ne le quitter jamais. La bonne grâce et l’intelligence de la jeune fille ont conquis Durieu, un brasseur millionnaire; il l’a épousée, mais au bout de quelques années de mariage, elle a du exiger une séparation pour ne pas être tuée par ce mari qui buvait et la poursuivait, avec un couteau à la main, dans des crises d’imbécile jalousie. Elle avait alors vingt-six ans et s’est retrouvée pauvre, n’ayant voulu recevoir aucune pension de l’homme qu’elle quittait. Rendue ainsi à son frère, elle est partie avec lui pour l’Égypte, et a donné des leçons à Alexandrie pendant qu’il parcourait la contrée; ils sont allés de là en Syrie, ont visité les Lieux Saints et sont enfin revenus en France, lui avec un portefeuille débordant d’idées et de plans, elle avec des, aquarelles sans prétention où elle avait fixé des vues de là-bas, tous deux frémissants d’enthousiasme pour les pays traversés. Et ils se débattent à Paris, victimes d’une malchance noire, échoués dans un petit appartement de l’hôtel d’Orviedo, où ils vont se lier avec Aristide Saccard.

Madame Caroline est une femme d’une taille admirable. Grande, solide, la démarche franche et très noble, elle a des cheveux blancs superbes, une royale couronne de cheveux blancs, d’un singulier effet sur ce front de femme jeune encore, âgée de trente-six ans. Dès vingt-cinq ans, elle est ainsi devenue toute blanche. Ses sourcils, restés noirs et très fournis, donnent une jeunesse, une étrangeté vive à son visage encadré d’hermine; elle n’a jamais été jolie, avec son menton et son nez trop forts, sa bouche large dont les grosses lèvres expriment une bonté exquise. Mais certainement, cette toison blanche, cette blanche envolée de fins cheveux de soie, adoucit sa physionomie un peu dure, lui prête un charme souriant de grand’mère, dans une fraîcheur et une force de belle amoureuse. Madame Caroline a échappé à sa première éducation catholique par une lecture immense, par toute la vaste instruction qu’elle s’est donnée à côté de son frère, resté profondément religieux. Elle parle quatre langues, a lu les économistes, les philosophes, et a rapporté de ses voyages, de son long séjour parmi des civilisations lointaines, une grande tolérance, un bel équilibre de sagesse. Elle est une intelligence, dans sa simplicité et sa bonhomie [57]. C’est la femme vaillante qui préfère l’action aux apitoiements bavards; dans ses plus grandes infortunes, elle reste vibrante d’allégresse, gonflée d’un espoir immense, rêvant des choses heureuses ; l’existence la reprend toujours, il semble que son cas soit justement celui de l’humanité, qui vit, certes, dans une misère affreuse, mais que regaillardit la jeunesse de chaque génération. Elle est faite pour les catastrophes, lui dit son frère ; elle est l’amour de la vie [731. Quand elle aura touché le fond du désespoir, l’espoir renaîtra de nouveau, brisé, ensanglanté, mais vivace quand même, plus large de minute en minute [445].

Telle est la femme qui va entrer dans la vie de Saccard. D’abord son intendante, aimant ce prodigue comme on aime les enfants mauvais sujets [63], elle devient sa maîtresse par une sorte de paralysie de sa volonté, un jour de gros chagrin où elle a appris la défection de son ami Beaudoin [64]; c’est entre elle et Saccard un ménage de raison, où elle est presque maternelle, d’une affection calmante [175], puis, quand la douleur d’une trahison lui révèle qu’elle l’aime vraiment, elle veut rester supérieure à l’angoisse du partage, dégagée de l’égoïsme charnel de J’amour. Et si elle aime Saccard, ce bandit du trottoir financier, c’est parce qu’elle le voit, actif et brave, créer un monde, faire de la vie [9-149]. Son amour traverse de longues crises. Elle ne veut plus juger Saccard, trouvant qu’il y a en lui du pire et du meilleur [174]; des doutes l’assaillent, elle maudit l’argent pourrisseur, empoisonneur, qui dessèche les âmes, en chasse la bonté, la tendresse, l’amour des autres [239], puis, elle comprend que cet argent abominable est le fumier par lequel poussent les grandes entreprises vivantes et fécondes.

Saccard l’épouvante dans ses deux fils, Victor tombé à la plus affreuse déchéance [161] et le joli Maxime, d’un si froid égoïsme, qui l’initie aux hontes du passé [238]. Elle est sans cesse torturée dans ses instincts d’équité et de droiture. Plus tard, devant les désastres accumulés par la Banque Universelle, sa propre ruine, le déshonneur de son frère, tant de fortunes effondrées, tant de victimes connues et inconnues tombées au ruisseau ou réfugiées dans la mort, elle a un cri d’exécration contre Saccard. Mais l’éternelle question se pose en elle: Est-ce un coquin? Est-ce un héros? [498]. Sa croyance à l’utilité de l’effort vaincra jusqu’au bout et elle oubliera les saletés et les crimes dont l’argent est la cause ; elle en acceptera les hontes inévitables, comme on accepte les souillures de l’amour, nécessaires pour créer la vie. (L’Argent.)