Hallegrain , Christine

—Fille du capitaine. Femme de Claude Lantier. Mère de Jacques-Louis. Elle est née a Strasbourg, par hasard, entre deux changements de garnison de son père. Ses parents l’ont gâtée, elle a eu des professeurs de tout, mais elle a profité fort peu, n’écoutant pas, toujours à rire, le sang à la tête; des crampes lui tordaient les bras au piano; elle n’avait de goût que pour les soins bas du ménage. Christine a perdu son père à douze ans, à seize ans et demi, elle a été seule au monde; sans un sou, avec l’unique amitié d’une religieuse de Clermont, la supérieure des sœurs de la Visitation, qui lui a trouvé, à ses dix-huit ans, une place de lectrice à Paris, chez madame Vanzade. Le soir de son arrivée, perdue au sortir de la gare, terrifiée par un cocher maraudeur, noyée dans la trombe d’un gros orage, elle a été recueillie par le peintre Claude Lantier, qui lui a cédé son lit sans rien demander en échange ; au matin, dans l’accablante chaleur de juillet, la gorge de la jeune fille s’est découverte et le peintre, abdiquant toute curiosité charnelle, s’est enthousiasmé en artiste pour cette chair dorée, d’une finesse de soie, le printemps de la chair, deux petits seins rigides, gonflés de sève, où pointaient deux roses pâles [12]; l’esquisse qu’il en a faite a été interrompue par le réveil subit de Christine, par sa révolte éperdue devant ce garçon qui la mangeait des yeux; elle a senti un véritable effroi à la vue de la terrible peinture qui emplissait l’atelier, une peinture rugueuse, éclatante, d’une extraordinaire violence de tons.

Chez madame Vanzade, en cette demeure somnolente où Christine meurt d’ennui, elle a éprouvé une véritable obsession au souvenir de Claude, si respectueux, si timide, sons son air brutal, et après six semaines d’hésitation, elle s’est décidée à venir le remercier. Grande et belle, avec ses lourds cheveux noirs, elle a un air de tranquille décision ; le haut du visage est d’une grande bonté, d’une grande douceur, le front limpide, uni comme un clair miroir, le nez petit aux fines ailes nerveuses ; le sourire des yeux illumine toute la face ; le bas du visage gâte ce rayonnement de tendresse, la mâchoire avance, les lèvres trop fortes saignent, montrant des dents solides et blanches ; c’est un coup de passion, la puberté grondante et qui s’ignore, dans ces traits noyés, d’une délicatesse enfantine [14]. Pendant sa visite, elle est glacée comme la première fois par la peinture féroce, les flamboyantes esquisses du Midi, l’anatomie si violemment exacte des études; elle se sent une haine contre cette peinture, la haine instinctive d’une ennemie [114]. Ensuite, ce sont d’autres visites, espacées d’abord, puis à jour fixe, des promenades d’un charme infini autour de l’île Saint-Louis et le long de la Seine jusqu’au pont Royal, dans des couchers de soleil empourprés [130]; une lente initiation se fait, Christine finit par éprouver de l’intérêt pour ces toiles abominables, en voyant quelle place elles tiennent dans l’existence du peintre ; Claude lui semble si bon, elle l’aime tant, qu’après l’avoir excusé de barbouiller de pareilles horreurs, elle en vient à leur trouver des qualités pour les aimer aussi un peu [138]. Cette rage de travail, ce don absolu de tout un être, l’attendrit, elle trouve naturel de se mettre de moitié dans l’effort de l’artiste et, comme à ses yeux d’ardente prière, elle a compris qu’il a besoin d’elle pour son œuvre, elle s’offre, sans un mot, à poser devant lui, nue et vierge [144]. Mais le tableau qui peu à peu les a unis, elle le voit au Salon, bafoué par la foule; il lui semble que c’est sur sa nudité que crachent les gens, elle se sauve, puis ne songe plus qu’à Claude, bouleversée par l’idée du chagrin qu’il doit avoir, grossissant l’amertume de cet échec de tonte sa sensibilité de femme, débardant d’un besoin de charité immense.

Et le soir même, dans le crépuscule qui les enveloppe, sous l’embaumement des lilas, parmi les parcelles dorées envolées du cadre, elle pose aux lèvres de Claude un baiser ardent, irréfléchi; elle se donne la première, dans un emportement de passion [180]. Dès lors, une femme naît de la jeune fille. Elle ne peut rester plus longtemps chez madame Vanzade, qui pourtant la traite avec douceur, semble chaque jour éprouver pour elle une tendresse plus grande, l’appelle même sa fille. Après un nouveau mois de tourment dans cette maison pieuse où elle étouffe, elle quitte brutalement sa maîtresse, emportant sa malle, méprisant tout calcul, toute à son amour. Elle se révèle ce qu’elle doit être, malgré sa longue honnêteté : une chair de passion, une de ces chairs sensuelles, si troublantes quand elles se dégagent de la pudeur où elles dorment. A Bennecourt, où ils ont fui, ce sont des mois de félicité adorable ; toute la tendresse de Claude pour la chair de la femme, cette tendresse dont il épuisait autrefois le désir dans ses œuvres, le brûle maintenant pour le corps de l’amante, ce corps vivant, souple et tiède, qui est son bien. Christine l’engage à travailler, mais comme il résiste, elle est fière de sa puissance, elle croit avoir tué la peinture et, heureuse d’être sans rivale, elle prolonge les noces [191].

Un enfant naît, Jean-Louis, sans que la maternité pousse en elle, elle donnerait vingt fois le fils pour l’époux; mais des soins la réclament, Claude a des heures désœuvrées où il se remet à peindre et dès lors, c’en est fait, l’art est rentré dans leur vie. Lorsque le quatrième été s’achève, Christine sent bien que rien ne retient plus à Bennecourt son grand enfant, son cher homme, avide de reprendre sa vie de production ardente. A Paris, elle partage ses espoirs, très brave, égayant l’atelier de son activité de ménagère, puis elle souffre, elle s’assoit découragée quand elle voit Claude sans force, elle montre une douleur plus vive à chaque tableau refusé, épousant les passions de l’artiste, cédant devant la peinture qui, chaque jour, lui prend son amant davantage. Son cœur s’ouvre alors plus large, il s’attendrit d’une pitié vague et infinie, il accorde de continuels pardons. Au fond d’elle, l’insatiable amour gronde toujours, elle demeure la chair de passion, la sensuelle aux lèvres fortes dans la saillie têtue des mâchoires, et pourtant elle n’a plus de Claude que ces caresses d’habitude, données ainsi qu’une aumône aux femmes dont on se détache ; il a un air d’ennui dans les étreintes ardentes dont elle l’étouffé toujours. Elle doit se résigner, après les chagrins secrets de la nuit, à n’être plus qu’une mère jusqu’au soir, goûtant une dernière et paie jouissance dans sa bonté, dans le bonheur qu’elle lâche de lui faire, au milieu de leur vie gâtée maintenant [276].

Des années de misère se succèdent, un court instant de joie est venu pour Christine, lorsque Claude a décidé de l’épouser, mais la froide cérémonie n’a fait qu’accentuer leur séparation, cette formalité semble avoir tué l’amour [305]. Et c’est maintenant la marche envahissante du mal. Dans l’atelier de la rue Tourlaque, où Claude s’acharne à une œuvre décisive, Christine se fait sa servante, heureuse de se rabaisser à des travaux de manœuvre, pour le reprendre à cet art cruel qui le lui a pris ; elle l’admire maintenant, cette peinture qui la choquait autrefois, elle la voit puissante et la traite en rivale dont on ne peut plus rire ; c’est une lutte sourde et humiliante ; elle en arrive à accepter le métier de modèle, elle veut vivre nue sous les regards de Claude, et le reconquérir ainsi, et l’emporter lorsqu’il tombera dans ses bras ; mais une certitude se fait, ce corps couvert partout des baisers de l’amant, il ne le regarde plus, il ne l’adore plus qu’en artiste ; il n’aime plus en elle que son art, la nature, la vie; elle est vaincue [325].

D’autres amertumes surviennent ; Claude passe une nuit chez Irma Bécot, et cette escapade, Christine la pardonne aisément, car elle exècre la peinture au point de le jeter plutôt à une autre femme; elle espère qu’il lui reviendra, puisqu’il est allé chez une autre [337]. Maintenant, il a l’inconsciente cruauté de la comparer à elle-même, de l’accabler avec sa jeunesse, fixée sur le tableau d’autrefois, et à jamais perdue; puis, c’est le suprême outrage, Claude lui dit que, lorsqu’on veut poser, il ne faut pas avoir d’enfant. Et elle pardonne encore, elle excuse le père, sentant une colère sourde contre son fils, contre le pauvre être pour qui sa maternité ne s’est jamais éveillée, ce Jacques-Louis à la tête informe, qui va bientôt mourir.

La vie de Christine s’écoule dans un affaissement de femme délaissée, les gestes las, la parole lente, une insouciance de tout, hors la passion dont elle brûle. Elle a le sentiment de la fin prochaine de Claude, elle vit dans l’effroi d’un malheur dont elle ne parle pas. Puis, une suprême révolte contre la peinture assassine qui a empoisonné sa vie, une dernière bataille de sa passion, lui livre Claude éperdu, bégayant; elle le croit guéri, mais au réveil d’une nuit d’amour où ils ont éprouvé les anciennes ivresses, elle le retrouve mort, pendu à la grande échelle, devant son œuvre manquée. Et elle-même tombe à terre, comme morte, pareille à une loque blanche, misérable et finie, écrasée sous la souveraineté farouche de l’art [476]. (L’Œuvre.)

(l) _Christine Hallegrain, dont le père était paraplégique, épouse en_1865 Claude Lantier, dont elle est la maîtresse depuis six ans. (Arbre généalogique des Rougon-Macquart.)