Hubertine

— Femme de Hubert. A seize ans, d’une beauté merveilleuse, elle a été aimée de lui et, comme sa mère veuve d’un magistrat, refusait de la donner, elle s’est laissé enlever. Huit mois plus tard, mariée et enceinte, elle est venue au lit de mort de sa mère, celle-ci l’a déshéritée et maudite, si bien que l’enfant, né avant terme le même soir, est mort. Et depuis, au cimetière, l’entêtée bourgeoise n’a pas pardonné, car le ménage n’a plus eu d’enfant, malgré son ardent désir. Après vingt-quatre années, les Hubert pleurent encore le fils qu’ils ont perdu, ils désespèrent maintenant de jamais fléchir la morte [7].

Hubertine, à quarante ans, est toujours très belle, c’est une brune forte, au calme visage. D’un tendre accord avec son mari, elle a recueilli Angélique âgée de neuf ans. Pour éviter les mauvaises fréquentations de l’école, elle se charge de compléter l’éducation de l’enfant, pratiquant d’ailleurs cette opinion ancienne qu’une femme en sait assez long quand elle met l’orthographe et qu’elle connaît les quatre règles [24]. Peu à peu, elle prend de l’autorité sur Angélique, âme fantasque pleine de sursauts brusques, d’orgueilleuses colères suivies de repentirs exaltés. Hubertine est faite pour cette éducation, avec la bonhomie de son âme, son grand air fort et doux, son esprit droit, d’un parfait équilibre [25]. A chaque révolte de l’enfant, en qui bouillonne l’ardeur héréditaire, elle lui apprend l’humilité. Raisonnable, elle condamne l’exagération, même dans les bonnes choses [39]. Inquiète des vagues songeries d’Angélique, qui voudrait épouser un prince [69], elle s’est émue de la voir aimer le fils de monseigneur, elle lui montre l’irréalisable de sa chimère [204] et lui conte, d’un souffle tremblant, la triste histoire de sa propre union, montrant qu’il ne faut rien mettre dans son existence dont ou puisse souffrir plus tard [206]. Et pour enterrer le mariage impossible, elle sépare Angélique et Félicien par des mensonges ; devant cette vierge qui agonise, elle est pleine de douleur et, cependant, ne regrette rien, préférant l’enfant morte à l’enfant révoltée [274].

Mais un double miracle va s’accomplir. Lorsque monseigneur a rendu la vie à Angélique, quand s’est réalisée l’impossible chimère, Hubertine, dans une suprême visite à la tombe maternelle, après avoir longtemps supplié, sent en elle un choc soudain. Du fond de la terre, après trente ans, la morte obstinée pardonne; elle envoie aux Hubert l’enfant du pardon, si ardemment désiré et attendu. Et c’est la récompense de la charité, de cette pauvre créature de misère, recueillie, un jour de neige, à la porte de la cathédrale, aujourd’hui mariée à un prince, dans toute la pompe des grandes cérémonies [301]. (Le Rêve.)