Mignon

Nana,

— Mari de l’actrice des Variétés. Gaillard très grand, très large, avec une tête carrée d’hercule de foire. Il porte un gros diamant au doigt [7]. Quand Rose l’a épousé, Mignon était chef d’orchestre dans le café-concert où elle chantait. Aujourd’hui, ils restent bons amis. C’est réglé entre eux : elle travaille le plus qu’elle peut de tout son talent et de toute sa beauté, lui a lâché son violon pour mieux veiller sur ses succès d’artiste et de femme. On ne trouverait pas un ménage plus bourgeois, plus uni. Quand Mignon parle de ses enfants, il sourit complaisamment, il a les yeux humides de tendresse paternelle; il adore les petits; une seule préoccupation le tient, grossir leur fortune en administrant avec une rigidité d’intendant fidèle l’argent que gagne Rose au théâtre ou ailleurs [109].

Mignon est toujours l’inséparable de l’amant de Rose; au besoin, il l’aide à la tromper; puis, la fantaisie passée, il le ramène, repentant et fidèle. Complaisant aux banquiers comme Steiner, il a vu d’un mauvais œil Rose perdre son temps avec le journaliste Fauchery qui n’apporte au ménage qu’une publicité discutable. Il a imaginé de se venger de Fauchery en le comblant de marques d’amitié et en le bourrant de coups, comme emporté par un excès de tendresse. D’ailleurs, tout s’arrange entre eux par l’accoutumance. Le principe de Mignon est qu’il ne faut se fâcher avec personne [146]. Expérimenté et supérieur, il n’entre pas dans les querelles de femmes ; les ressentiments de Rose ne l’empêchent pas d’admirer Nana. Il éprouve, devant l’énormité du travail de cette fille, devant l’entassement de ses richesses, cette sensation de respect éprouvée par lui un soir de fête, dans le château qu’un raffineur s’était fait construire, un palais dont une matière unique, le sucre, avait payé la splendeur royale. Elle, c’est avec autre chose, une petite bêtise dont on rit, un peu de sa nudité délicate, c’est avec ce rien honteux et si puissant, dont la force soulève le monde, que toute seule, sans ouvriers, sans machines inventées par des ingénieurs, elle a su ébranler Paris et bâtir une fortune où dorment des cadavres. Et dans son ravissement, avec un retour de gratitude personnelle, il laisse échapper ce mot : — « Ah! nom de Dieu! quel outil! » [500]. (Nana.)