— Fils d’Adélaïde Fouque et du jardinier Rougon. Père d’Eugène, Pascal, Aristide, Sidonie et Marthe. Né en 1787, Pierre n’a point connu son père, mort après quinze mois de mariage. Il est élevé dans l’enclos Fouque en compagnie d’Antoine et d’Ursule, les enfants nés des amours de sa mère avec le contrebandier Macquart, ceux que le faubourg de Plassans appelle les louveteaux. De taille moyenne, de face longue et blafarde, un peu grosse, il a les traits de Rougon, avec certaines finesses du visage maternel. Il est un paysan comme son père, mais un paysan à la peau moins rude, au masque moins épais, à l’intelligence plus large et plus souple. Ce mélange équilibré se retrouve au moral. Pierre Rougon a une ambition sournoise et rusée, un besoin insatiable d’assouvissement, un cœur sec, un fond de sagesse raisonnée, où se sont mêlés les traits du caractère de ses parents [56].

A dix-sept ans, l’égoïsme s’éveille en lui, il juge froidement la situation, constate le gaspillage qui va tout emporter et, jugeant que, seul fils légitime, il a droit à la fortune entière, il décide d’évincer tout le monde et de rester seul maître. En peu d’années, servi par les circonstances, doué d’une invincible ténacité, il s’est débarrassé des louveteaux, il a réduit sa mère à une complète soumission, réalisé la fortune et mis dans sa poche, par un véritable vol légal, les cinquante mille francs qui formaient tout le patrimoine de famille [64].

Comme il a un invincible besoin de jouissances régulières et qu’il rêve d’appartenir au inonde du commerce, il épouse Félicité Puech, en 1810, s’associe avec son beau-père dans la vente des huiles et devient dès lors un petit bourgeois, très supérieur déjà à son père, le rustre venu des Basses-Alpes pour travailler chez les Fouque. Après quelques bonnes années, une série de malchances atteint le ménage Rougon, où l’ambition terre à terre du mari, facilement désemparée, est soutenue, ranimée, entraînée par la femme. Cinq enfants surviennent, de 1811 à1820, dont trois garçons, que Rougon, désabusé, laisserait croupir dans l’ignorance, si l’intelligente Félicité n’y mettait bon ordre, reconstituant déjà sur leur tète l’édifice de sa fortune. Ce sont alors de longues années de lutte pénible, de travail incessant, de mesquineries misérables, au bout desquelles les Rougon doivent s’avouer vaincus, avant amassé en tout une maigre rente de deux mille francs qui les réduit à l’état de petits rentiers et ne leur donne même pas accès dans le quartier neuf, objet de leurs convoitises [81].

On est à la veille de la révolution de 1818. A cette époque, Pierre Rougon a pris du ventre, l’insuccès semble l’avoir rendu plus épais et plus mou, il a toute l’allure d’un respectable bourgeois, un air nul et solennel, mais il lui manque de grosses rentes pour être tout à fait digne. Sous la placidité naturelle de ses traits, il cache des sentiments haineux, il est sourdement exaspéré par sa mauvaise chance et, comme Félicité, comme son frère Macquart, comme ses fils Eugène et Aristide, il est prêt à tout pour assouvir enfin son -âpre désir de fortune. Conseillés par le marquis de Carnavant, qui a besoin de leur intermédiaire pour parvenir jusqu’aux bourgeois de Plassans, les Rougon réussissent à centraliser chez eux le mouvement réactionnaire. Un peu méprisé des riches qui l’entourent, mais n’hésitant pas à se compromettre parce qu’il a tout à gagner et rien à perdre, poussé ardemment par sa femme, Pierre semble bientôt être le chef actif du parti conservateur. D’abord royaliste, il s’est rallié au bonapartisme dès que son fils aîné l’a mis dans la confidence des événements et lui a promis, après réussite, un poste dans les finances.

Au coup d’État, Rougon, soigneusement stylé par Eugène, guidé par Félicité qui lui laisse l’illusion de tout conduire, devient dans Plassans l’homme nécessaire. Il se cache au moment opportun, réparait pour délivrer la mairie, s’empare de la poignée d’émeutiers dirigés par Antoine Macquart, organise un simulacre de bataille pour se donner les apparences de l’héroïsme, puis s’institue président de la commission municipale. Craignant de n’être pas pris au sérieux dans son rôle de sauveur, il organise, avec la complicité du lâche Antoine, un abominable guet-apens qui glace de terreur la population de la ville et fait du mari de Félicité un terrible monsieur dont personne n’osera plus rire [353]. Encore rouge du sang versé, Rougon reçoit la croix de la Légion d’honneur, en attendant le poste rémunérateur qui va payer ses honteux services [361]. (La Fortune des Rougon.)

Les Rougon sont les maîtres de Plassans. Eugène, devenu ministre de l’empereur, a fondé leur fortune. Le receveur particulier Pierre Rougon est, à soixante-dix ans, un gros homme blême, il a une belle tète, une tète blanche et muette de personnage politique, une mine solennelle de millionnaire [68]. L’âge et la prospérité ont annihilé sa cervelle, ses besoins tout physiques sont largement satisfaits, il orne d’un bel effet décoratif le salon où trône sa femme. (La Conquête de Plassans.)

Devenu si gros qu’il ne remuait plus, Pierre Rougon succombe, étouffé par une indigestion, le 3 septembre 1870, après avoir appris la catastrophe de Sedan. L’écroulement du régime dont il se flattait d’être l’un des fondateurs, semble l’avoir foudroyé [11]. (Le Docteur Pascal.)

(1) Pierre Rougon, né en 1787; se marie, en 1810, à Félicité Puech, intelligente, active, bien portante; en a cinq enfants; meurt en 1870, au lendemain de Sedan, d’une congestion cérébrale déterminée par une indigestion. [Mélange équilibre. Moyenne morale et ressemblance physique du père et de la mère]. Marchand d’huile, puis receveur particulier. (Arbre généalogique des Rougon-Macquart.)