Macquart , Gervaise

— Seconde Fille d’Antoine Macquart et de Joséphine Gavaudan. Sœur de Lisa et de Jean. Mère de Claude, Jacques, Etienne Lantier et d’Anna Coupeau. Née à Plassans en 1828, conçue dans l’ivresse, Gervaise a la cuisse droite déviée et amaigrie, reproduction héréditaire des brutalités paternelles. Chétive, toute pâle, elle est mise au régime de l’anisette par sa mère, qui adore cette liqueur. Devenue grande fille, elle est restée chétive, fluette, avec une délicieuse tête de poupée, une petite face ronde et blême d’une exquise délicatesse. Son infirmité est presque une grâce, sa taille fléchit doucement à chaque pas, dans une sorte de balancement cadencé [150]. Des huit ans, elle gagnait dix sous par jour en cassant des amandes chez un négociant voisin ; entrée ensuite en apprentissage chez une blanchisseuse, elle reçoit comme ouvrière deux francs par jour ; tout son argent passe dans la poche de son père, qui godaille au dehors. A quatorze ans, Gervaise a de son amant, l’ouvrier tanneur Lantier, un premier fils, Claude, puis deux autres, qui sont recueillis par leur grand’mère paternelle, sans que Macquart consente à faire une démarche qui réglerait la situation et le priverait du salaire de sa fille. Celle-ci vit ainsi, exploitée par son père, engrossée par son amant, s’habituant à boire avec sa mère des verres de liqueur qui la soûlent à petites doses. Au début de 1851, madame Lantier et Joséphine Macquart étant mortes, Lantier retire Gervaise des mains de son père et l’emmène à Paris avec deux des enfants. (La Fortune des Rougon)

Au bout de deux mois et demi, Lantier a mangé le petit héritage maternel, il abandonne Gervaise et les enfants dans une misérable chambre de l’hôtel Boncœur, boulevard de la Chapelle. Jetée ainsi sur le pavé de Paris, Gervaise est entrée comme ouvrière chez madame Fauconnier, blanchisseuse, rue Neuve de la Goutte-d’Or. A vingt-deux ans, elle est grande, un peu mince, avec des traits fins, déjà tirés par les rudesses de sa vie 9. Elle ne boit plus de liqueurs comme à Plassans, ayant failli en mourir un jour, ce qui l’a dégoûté des alcools. Son seul défaut est d’être très sensible, d’aimer tout le monde, de se passionner pour des personnes qui lui font ensuite mille misères. Elle ressemble à sa mère par sa rage de s’attacher aux gens.

Son idéal est modeste : travailler, manger du pain, avoir un trou à soi, élever ses enfants, mourir dans son lit [50]. Mais elle n’a pas de volonté, se laissant aller où on la pousse, par crainte de causer de la peine à quelqu’un [57]. C’est ainsi que, sept semaines après le départ de Lantier, elle consent à épouser Coupeau, malgré des peurs irraisonnées, de noirs pressentiments, l’hostilité évidente des Lorilleux devant qui le zingueur est si petit garçon.

Mariée, Gervaise travaille avec l’ardent désir de satisfaire son idéal. Elle fait des journées de douze heures chez madame Fauconnier, le ménage se met dans ses meubles et s’installe rue Neuve de la Goutte-d’Or, sur le palier des Goujet.  La petite Anna vient au monde dès la première année, Claude est parti au collège, les autres enfants poussent, on a pu économiser six cents francs en quatre années laborieuses, Gervaise va s’établir, lorsque Coupeau se casse une jambe en travaillant et reste étendu, puis en convalescence, pendant quatre mois. Les économies sont mangées, Coupeau a perdu le goût du travail et commence une existence d’ivrogne qui le mènera peu à peu au délire alcoolique.

Gervaise, établie dans une boutique de la maison des Lorilleux, grâce à un prêt de cinq cents francs du forgeron Goujet, qui l’aime comme une sainte Vierge [194], s’est remise bravement à la besogne, éprouvant des joies d’enfant devant son rêve réalisé mais elle s’attriste de l’inconduite de Coupeau, ne voulant pourtant pas qu’on la plaigne, excusant son mari, le déshabillant maternellement lorsqu’il rentre ivre. Cette existence l’aveulit, elle cède à tous les petits abandons de son embonpoint naissant. [221] L’oisiveté et les désordres de l’homme commencent à porter leur fruit, la gêne arrive. D’abord, Gervaise avait rendu vingt francs par mois aux Goujet, elle ne donne plus d’argent et même contracte de nouveaux emprunts, elle fait des billets. Lantier a reparu, ramené par la grande Virginie qui, fessée, autrefois en plein lavoir, a gardé contre la blanchisseuse une sourde rancune.

Et c’est alors la lente déchéance de Gervaise qui désespère d’être jamais heureuse, placée entre un mari indigne qui maintenant la dégoûte et un ancien amant qui veut la reprendre. Elle a essayé un instant de se réfugier dans le pur amour de Goujet, mais sans force pour résister à Lantier, elle finit par succomber, presque sous les yeux de la petite Anna. Et le quartier sait l’histoire, grâce aux racontars de maman Coupeau. Gervaise a perdu tout respect d’elle-même, elle vit tranquillement ou milieu de l’indignation publique [352], ses paresses l’amollissent, elle passe dans le lit de Lantier chaque fois que Coupeau rentre ivre ou qu’il ronfle trop fort, elle se désintéresse du travail, les pratiques s’en vont une à une, elle doit renvoyer sa dernière ouvrière et ne garder que l’apprentie Augustine, la saleté pénètre dans la boutique, les dettes croissent, tout va au Mont-de-Piété de la rue Polonceau. Après une courte révolte, Gervaise finit toujours par trouver sa position naturelle [369], elle n’a de colère contre personne, sauf peut-être contre madame Lorilleux qui l’a ridiculisée sous le nom de la Banban et dont elle se venge en l’appelant Queue-de-Vache. A bout de ressources, elle se décide à céder sa boutique à la grande Virginie, qui va enfin pouvoir l’écraser. Et alors, c’est l’enfer dans une petite chambre du sixième.

Gervaise s’est mise à boire ; acceptée comme ouvrière par son ancienne patronne, elle gâte tellement l’ouvrage qu’on la classe au rang de simple laveuse. Lors de la fuite de Nana, elle reste grise pendant trois jours ; devenue énorme, elle lave une fois par semaine le parquet chez Virginie, dont les rapports avec Lantier la laissent indifférente. On ne veut plus d’elle nulle pari; elle dort sur la paille et en arrive à chercher sa vie dans les tas d’ordures. Enfin, après la mort de Coupeau à Sainte-Anne, Gervaise succombe à son tour; elle meurt de misère et va être emportée par Bazouge, le vieux croque-mort dont elle avait si peur autrefois. (L’Assommoir.)

Sa sœur, la charcutière Lisa Quenu, n’est jamais venue à son aide ; elle n’aimait pas les gens malheureux et avait honte de Gervaise unie à un ouvrier [96]. (Le Ventre de Paris.)

Son fils Étienne lui envoyait de temps à autre une pièce de cent sous, lorsqu’il était machineur à Lille [48].(Germinal.)

(l) Gervaise Macquart, née en 1828; a trois garçons d’un amant, Lantier, dont l’ascendance compte des paralytiques, qui l’emmène à Paris et l’y abandonne; épouse, en 1832, un ouvrier, Coupeau, de famille alcoolique, dont elle a une fille; meurt de misère et d’ivrognerie, en 1869. [Élection du père, conçue dans l’ivresse. Boiteuse.] Blanchisseuse. (Arbre généalogique des Rougon-Macquart.)