Bongrand

Un grand peintre, l’auteur de la Noce au Village. C’est un gros homme de quarante-cinq ans, à la face tourmentée, sous de longs cheveux gris. Il vient d’entrer à l’Institut et porte à la boutonnière de soit veston la rosette d’officier de la Légion d’honneur. Petit-fils d’un fermier beauceron, fils d’un père bourgeois, le sang paysan, affiné par une mère très artiste, il est riche, n’a pas besoin de vendre et garde des goûts et des opinions de bohème; ses meilleures escapades sont de tomber le jeudi chez Sandoz, pour fumer une pipe, au milieu de ces débutants, dont la flamme le réchauffe. Depuis que soit œuvre la plus célèbre est au Luxembourg, ce tableau tourne pour lui au cauchemar; c’est jusqu’ici son chef-d’œuvre, il a exercé une action parallèle à celle de Courbet, toute la jeune école se réclame de son art, et pourtant Bongrand souffre dans sa chair de travailleur. C’est qu’il ne ressemble guère au sculpteur Chambouvard, l’éternel satisfait qui vit dans un orgueil de dieu. Aux débutants qui croient que la suprême joie est d’être salué comme lui du nom de maître, il répond que sa vie est une vraie torture, que lorsqu’on est en haut ce sont des efforts sans cesse renaissants, dans la crainte de dégringoler trop vite [106], que cette sacrée peinture est un métier du tonnerre de Dieu [109] et que lui, Bongrand, a beau être un malin, à chaque œuvre nouvelle, c’est une grosse émotion le cœur qui bat une angoisse qui sèche la bouche enfin un trac abominable [237].

Dans le vaste atelier qu’il occupe depuis vingt ans, boulevard de Clichy, il n’a point sacrifié au goût du jour, à cette magnificence de tentures et de bibelots dont s’entourent les jeunes peintres; c’est l’ancien atelier nu et gris, où il garde, de sa jeunesse romantique, l’habitude d’un costume de travail spécial, la culotte flottante, la robe nouée d’une cordelière, le sommet du crâne coiffé d’une calotte ecclésiastique. Une énorme hilarité le secoue devant la presse d’informations, ions, qui fait retentir toutes les trompettes de la publicité en l’honneur du premier godelureau sachant camper un bonhomme [241]. Mais dans sa raillerie, il y a toute une souffrance cachée, la peur sourde d’une lente déchéance. Depuis la Noce au Village, il n’a rien fait qui vaille ce tableau fameux; après s’être maintenu dans quelques toiles, il a glissé à une facture plus savante et plus sèche, l’éclat s’en va. A soixante ans, la haine qu’il nourrit contre le chef-d’œuvre qui a écrasé sa vie le pousse à choisir le sujet contraire et symétrique : l’Enterrement au Village, et son tableau est un insuccès morne, une de ces chutes sourdes de vieil homme qui n’arrêtent même pas les passants [388]. Et dans l’amertume de la vogue immédiate, venue, sans effort à ce galopin de Fagerolles, indigne de nettoyer sa palette, Bongrand, qui, lui, a lutté dix ans avant d’être connu, qui toute sa vie a cherché et souffert, acquiert brusquement la certitude aiguë de sa fin [388]. (L’Œuvre.)