Orviedo , Princesse d'

— Femme du prince. Fille de la duchesse de Combeville. Mariée à vingt ans sur un ordre formel de sa mère, elle avait un grand renom de beauté et de sagesse, elle était très religieuse, un peu trop grave, bien qu’aimant le monde avec passion. La princesse ignorait le passé de son mari; elle a cependant éprouvé pour lui, dès la première rencontre, une répulsion que sa religion devait être impuissante à vaincre, et bientôt une rancune sourde, grandissante, s’est jointe à celte antipathie, celle de n’avoir pas un enfant de ce mariage subi par obéissance. Elle s’est jetée dans un luxe inouï, aveuglant Paris de l’éclat de ses fêtes, menant un train que les Tuileries ont jalousé. Puis, après la mort de son mari, ayant hérité de la fortune totale, elle a été mise au courant de l’origine abominable des trois cents millions et une révolte d’honnêteté, peut-être une terreur superstitieuse, l’ont poussée à vouloir réparer tant de monstrueuses iniquités.

Soudainement, elle n’a plus vécu que dans une ardente fièvre de renoncement et de réparation, se retirant comme une recluse dans trois petites pièces du second étage de l’hôtel, avec la vieille Sophie. Toutes ses tendresses refoulées s’épanouissent en une véritable passion pour les pauvres, pour les faibles, les déshérités, les souffrants, ceux dont elle croit détenir les millions volés, ceux à qui elle jure de les restituer royalement, en pluie d’aumônes. Dans son éternelle robe noire, un fichu de dentelle sur la tête, elle ne se considère plus que comme un banquier, chez qui les pauvres ont déposé un trésor, pour qu’il fût employé au mieux de leur usage; elle jette l’or à pleines mains, fondant des crèches, des orphelinats, des asiles, des hôpitaux et enfin l’Œuvre du Travail, qui doit remplacer les maisons de correction. Cent millions ont été dépensés en cinq ans. Aristide Saccard, propriétaire d’un terrain qu’elle a acheté à Neuilly, boulevard Bineau, pour l’Œuvre du Travail, l’a séduite par la façon vive dont il traite les affaires, elle lui a demandé plus tard sa collaboration et, vivant au fond de son petit logement, comme la bonne déesse invisible, elle l’a laissé paraître partout, adoré, béni, accablé de toute la reconnaissance dont elle ne voulait pas [52]. Quand Saccard a dû vendre son palais de la rue de Monceau, il a sous-loué le rez-de-chaussée de l’hôtel d’Orviedo. La plus grande partie de l’hôtel sera plus tard affectée aux bureaux de la Banque Universelle, sans que la princesse veuille s’intéresser dans la moindre mesure à cette création de ses deux locataires, Saccard et Hamelin.

En dix ans, madame d’0rviedo s’est complètement ruinée. Jolie encore à trente-neuf ans, avec son visage rond aux dents de perles, mais le teint jaune, la chair morte comme après dix ans de cloître, elle va finir sa vie dans un couvent de carmélites, muré au monde entier [405]. (L’Argent.)